PIERRE LORTET






Portrait de Pierre Lortet par Nadar.
Nadar (pseudonyme de Gaspard-Félix Tournachon, 1820-1910) est un célèbre pionnier de la photographie, à la vie étonnamment romanesque. Jules Verne avait donné son nom, sous forme de l'anagramme Michel Ardan, à l’un des personnages de son roman "De la Terre à la Lune".


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Pierre Maurice Max Lortet est le dernier enfant de Louis et Inez Lortet 
• né le 31 mai 1870 à Lyon (la Jayère, demeure de la famille de sa mère)



La Jayère, montée de Balmont à Lyon, demeure de la famille Brouzet, 
où naquirent Pierre et ses sœurs

• marié le 12 février 1910 à Bangkok, avec Jeanne Fortin (née le 20 janvier 1880 à Paris et décédée le 17 décembre 1972 à Nancy)

• 2 sœurs :
En fait, il y eut d'abord Théodore Jean Oscar, né le 29 août 1865 à Lyon (la Jayère), mais décédé en bas âge le 12 juillet 1867 à Oullins. Puis :
Inès, née le 18/10/1866 à Lyon (la Jayère), décédée en 1948 à Paris (mariée avec Henry Oberkampf de Dabrun (1864-1928) le 23 août 1886 ; 6 enfants : Roger (1887-1969), Isabelle (1889-1924), Alice 1890-1959), Huguette 1891-1968), Laure 1895-1938), Anne 1897-1966)


Alice, née le 30 novembre1868 à Lyon (la Jayère), décédée en 1930 (mariée avec Fernand Verdet le 29 avril 1893 ; un enfant : Arnaud né en 1894, décédé en 1897 ; divorcée le 11 mars 1908)



• 4 enfants :
En fait, il y eut d'abord Pierre, décédé en bas âge (6/10/1911 ; 4/12/1913). Puis :
Jean et Louis, nés le 24 juin 1914 à Paris ; Jean décédé le 13 avril 1987 ; Louis, tué pendant la guerre lors d'une mission aérienne près de Damas (El Hâmé), le 29 juin 1941.
Inès, née le 23 février 1917 à Paris ; décédée le 7 décembre 2012
Éliane, née le 30 juin 1921 à Paris ; décédée le le 12 décembre 1994


Jeanne et ses 4 enfants : les jumeaux Jean et Louis, Inès et Éliane


décédé subitement le 12 juillet 1930 à son domicile, 54 rue du Docteur Blanche, Paris 16ème




Nous avons extrêmement peu d'éléments sur la vie de Pierre Lortet. On peut remarquer que sa mère Inez mourut quand il avait 2 ans - exactement comme son père - qui avait aussi 2 ans quand sa mère, Nettchen, décéda. Son père, pris par ses voyages et ses fonctions, ne fut sans doute jamais présent lors de son enfance et son adolescence. Et il semble que la seconde épouse que prit son père, fut loin d'être une mère pour lui. Toujours est-il que l'on a quelques indices de mauvais rapports entre Pierre et son père, qui s'en plaint jusque sur son lit de mort (voir le journal de fin de vie de Louis Lortet, à la toute fin de sa biographie). Ce qui est sûr c'est que Pierre tourna le dos à la tradition familiale des vies consacrées à la science et à la médecine (sans doute au grand dam de son père). Après une formation économique (à Londres ?), il s'installa à Paris, où il acquit un hôtel particulier au 54 de la rue du Docteur Blanche, et créa un comptoir d'importation à Bangkok, capitale du royaume du Siam, dirigé par un monarque modernisateur - Chulalongkorn - qui était entouré de conseillers occidentaux. Ce contexte fit les affaires de Pierre jusqu'à ce qu'il décède soudainement à 59 ans (tombant de son lit durant sa sieste nous dit notre grand-mère). Son épouse dut faire face à d'énormes créances qui ruinèrent complètement la famille et bouleversa la vie des enfants, notamment celle de Jean (décrite plus loin).



Voici deux longs articles écrits peu de temps avant sa mort, respectivement en septembre 1928 et novembre 1929, par Pierre M. Lortet dans "l'Éveil Économique de l'Indochine". Ils donnent une bonne idée du niveau de ses engagements commerciaux.


https://drive.google.com/file/d/0B7TBoos_WqnpVk5EQjYzNzNBbjA/view?usp=sharing

https://drive.google.com/file/d/0B7TBoos_WqnpQzA5c2tTcjFMWW8/view?usp=sharing

(documents communiqués par M. Étienne Hauboin, spécialiste des relations franco-siamoises dans l'entre-deux-guerres)

Et voici l'article, repris plus tard dans "l'Éveil Économique de l'Indochine", que l'on a pu lire après sa mort dans le "Bangkok Times" :
"Les rapports de M. Lortet avec le Siam dataient de longtemps. Attaché commercial à la légation de France de 1905 à 1908, il revint à Bangkok y établir le Comptoir Français du Siam et, plus tard, le Comptoir Français d'Extrême-Orient, l'un et l'autre avec siège social à Paris. En 1913, il prit une part active à la création de la Chambre Internationale de Commerce à Bangkok, dont il fut membre du comité pendant de nombreuses années.
Bien que pendant les dernières année il ait surtout vécu à Paris, il continuait à suivre de près ses intérêts commerciaux au Siam. À Paris, il fut également le président d'une section de la Chambre de Commerce franco-asiatique et ses articles dans l'organe de cette compagnie étaient suivis ici avec un vif intérêt. Il quitta Bangkok après sa dernière visite en mai 1922.
Madame Lortet a passé plusieurs années à Bangkok, où l'on éprouvera pour elle et ses quatre enfants la plus vive sympathie dans leur deuil."



Signature autographe de Pierre M. Lortet



Pr LOUIS LORTET





Le Professeur Louis Lortet à la fin de sa vie

Troisième enfant du Dr Pierre Lortet et de Nettchen Müller.
• Né le 22 août 1836 à Oullins.

• Première épouse : Inèz Brouzet (1842-1872) / mariage le 2 juillet 1864
4 enfants :
- Théodore Jean Oscar né le 29/08/1865 à Oullins, décédé le 12/07/1866 à Oulllins
- Inez Clémence Emmeline née le 18/10/1866 à Oullins, décédé en1948 à Paris ; mariée à Henri Oberkampf le 23/08/1886 
- Allys Caroline née le 30/11/1868 à Oullins ; mariée à Fernand Verdet le 29/04/1893
- Pierre Maurice Max né le 31/05/1870 à Oullins, décédé le 12/07/1930 à ? ; marié à Jeanne Fortin, à Bangkok, le ? 1911

• Seconde épouse : Léontine Cambon (1841-1920) / mariage 3 novembre 1876
Léontine avait 3 enfants de son premier mariage avec Henri Andrié : Henri (1863-?), Hélène (1865-?) et Marguerite (1874-25 décembre 1937) 

• Décédé le 26 décembre 1909 à Lyon.

La biographie de ce personnage représente un travail si considérable et complexe que nous y avons renoncé, préférant, après avoir renvoyé le lecteur sur la page Wikipedia qui lui est consacrée, proposer un certain nombre de documents - dont certains inédits - qui décrivent peu ou prou sa vie et son œuvre, et à travers lesquels se dessine finalement le portrait du personnage.


> Premier document inédit (tombé entre nos mains d'une façon totalement improbable - voir page 2)  : le récit autobiographique de la rencontre de Louis Lortet et d'Inez Brouzet, et de leur voyage de noces.

> Après être devenu docteur en médecine en 1861 à Paris avec une thèse sur le cancroïde labial, Louis Lortet obtient un double doctorat en sciences en 1867 avec des travaux décrits dans un rapport de M. Jourdan, doyen de la Faculté des Sciences de Lyon

> Louis Lortet fonda les Archives du muséum d'histoire naturelle de Lyon. À sa mort, pour lui rendre hommage, les Archives consacrèrent à sa vie et à ses travaux le premier chapitre de son treizième volume. On pourra lire ici, rédigée par Claude Gaillard, son successeur à la tête du muséum, cette biographie très complète et détaillée



Le fameux mammouth de Chouans
que Louis Lortet fit assembler dans son muséum 
et qui est aujourd'hui exposé au musée des Confluences 


> Deuxième document inédit : les carnets de campagne rédigés par Louis Lortet durant la guerre franco-prusienne de 1870, où il était engagé volontaire dans la "Première Ambulance lyonnaise", aux côtés de nombre de ses collègues médecins et professeurs de la Faculté de Médecine de Lyon.

> La Syrie d'aujourd'huiLouis Lortet publia le récit de ses voyages. C’est ainsi que le grand public accédait aux aspects plus aventuriers et plus exotiques des missions. “La Syrie d’aujourd’hui” parut en vingt-quatre épisodes dans la prestigieuse revue Le Tour du monde entre 1880 et 1882, puis fut éditée en 1884 en un seul volume de 675 pages sous le titre "La Syrie d'aujourd'hui, voyage dans la Phénicien, le Liban et la Judée". Ce lien permettra d'en lire une grande partie (prendre patience : compte tenu du nombre de pages, le chargement est très, très long - même avec la fibre !).



Un second lien donne accès à une intéressante critique contemporaine de l'ouvrage, situant celui-ci dans "la logique de l'expansionnisme européen et du démembrement de l'empire ottoman”. Louis Lortet envisage en effet l'établissement d'un protectorat français en Syrie, qui fut effectivement institué après la Première Guerre, et qui marqua le début des troubles et guerres du Proche-Orient qui perdurent encore. Cet essai critique s'intitule : “Mission scientifique, récit de voyage et projet colonial : La Syrie d'aujourd'hui, de Louis Lortet. 1875-1884”.
On trouve d'ailleurs des articles publiés dans la presse de façon plus ou moins anonyme par Louis Lortet qui le révèlent comme un ardent défenseur de l'influence française au Proche-Orient : "La politique française en Orient", le Progrès, 7 août 1876 ; "Le rôle de la France en Orient", signé "un Français", le 26 avril 1897.



Portrait de Louis Lortet paru en 1894 dans l'Indicateur Lyonnais Henry 


> Troisième document inédit : le 25e anniversaire de la création de la Faculté de mixte de Médecine et de Pharmacie de Lyon, à laquelle avait fortement contribué Louis Lortet, fut célébré de manière solennelle le 16 novembre 1902. Comme Louis Lortet en fut le doyen réélu sans discontinuer depuis l'origine en 1877, une médaille célébrant 25 années de décanat lui fut remise durant la cérémonie.


Nous avons retrouvé le manuscrit du discours du professeur Louis Chauveau prononcé ce jour-là, ainsi que la liste des souscripteurs de la médaille commémorative. Cette liste se compose de plus d'une centaine de noms d'officiels, de collègues médecins et professeurs, de scientifiques associés aux domaines de recherches de Louis Lortet, d'amis personnels et de membres de sa famille. Chaque fois que possible, nous avons créé des liens renvoyant à ce que l'on peut trouver sur ces personnes, dépeignant ainsi, d'une certaine manière, une grande partie du tissu social dans lequel évoluait Louis Lortet.

> Éloge funèbre. À l'occasion des funérailles de Louis Lortet, qui ont eu lieu le 28 décembre 1909, des discours ont été prononcés par cinq personnalités : M. Joubin, recteur de l'Université de Lyon, M. Guiart, professeur à la Faculté de Médecine de Lyon et successeur de Louis Lortet à la chaire de parasitologie, M. Caillemer, président de l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon, M. Lacassagne, professeur à la Faculté de Médecine de Lyon et M. Gaillard, conservateur du Muséum d'Histoire naturelle de Lyon.
Le discours de Jules Guiart, collègue et ami, est particulièrement intéressant en ce qu'il décrit tout le parcours professionnel de Louis Lortet.

Parmi les lettres de condoléances particulièrement appuyées adressées à la famille (un mois avant qu'il ne meure lui-même), on note celle du vicomte Melchior de Vogüe, diplomate qui avait été secrétaire d'ambassade au Caire et qui avait écrit "Syrie, Palestine, Mont Athos" peu de temps avant que Louis Lortet publie sa Syrie d'aujourd'hui, ainsi que celle du Prince Auguste d'Arenberg, qui n'avait pas ménagé ses efforts pour faciliter les campagnes scientifiques de Louis Lortet en Egypte.
On trouve par ailleurs de nombreuses signatures prestigieuses sur les courriers reçus par Louis Lortet (mais beaucoup d'autres sont malheureusement indéchiffrables). Par exemple, pour des échanges scientifiques : Albert 1er de Monaco, Ernest Renan, Marcelin Berthelot, Charcot, le Dr Koch (prix Nobel 1905), Roland Bonaparte, Rudolph Virchow, l'empereur Pierre II du Brésil (via son médecin particulier, le vicomte Sabota), Gabriel de Mortillet, John Tyndall, Albert Gaudry. Et sur un ton plus familier, voire affectueux : les Michelet (Jules et sa seconde épouse Athénaïs), la comtesse Valérie de Gasparin, l'épouse de Thiers - Elise, et surtout François Arlès-Dufour et ses enfants Alphonse et Adélaïde (selon la volonté des deux familles, les tombes des Arlès et des Lortet sont contiguës dans le cimetière d'Oullins).

Inauguration d'un buste à la mémoire de Louis Lortet. Le même professeur Chauveau qui prononça un discours lors du 25ème anniversaire du décanat de Louis Lortet, en fit un autre pour l'inauguration d'un buste à la mémoire de son collègue et ami.



Éloge dans la Revue alpine. Louis Lortet fut un alpiniste aux temps héroïques. Il fonda la section lyonnaise du Club alpin français et en fut le premier président. Après sa mort, un long éloge parut dans La Revue alpine du 1er février 1910. On y découvre notamment quelques-unes des impressionnantes courses qu'il fit dans les Alpes suisses et sa fameuse double ascension du mont Blanc à une semaine d'intervalle.


Louis Lortet fit sa double ascension du mont Blanc les 17 et 26 août 1869

On peut aussi noter ici qu'au cours de ses courses dans les Alpes suisses il rencontra John Tyndall, alpiniste irlandais, mais surtout grand scientifique. Une amitié s'ensuivit, et Louis Lortet traduisit et fit éditer et rééditer par Hetzel un double ouvrage de Tyndall qu'il intitula : "Dans les montagnes" et "Ça et là dans les Alpes" que l'on peut lire intégralement ici sur le site Gallica.

Quatrième document inédit. Un an avant son décès en octobre 2016, le professeur Louis David, ancien directeur du muséum, avait, dans le cadre des cycles de conférences des Amis du Musée de la Santé de Lyon, fait un exposé sur les travaux scientifiques de Louis Lortet et nous donna les notes et photos de cet exposé.


Les chromes paterfamilias, pêchés dans le lac Tibériade par Louis Lortet  
qui a décrit la façon dont ces poissons qui portent son nom
incubent leurs œufs et protègent leurs alevins dans leur cavité buccale


> Thèse sur Louis Lortet. Marie-Caroline Rabot a fait d'une partie de la vie du Pr Lortet le sujet de sa thèse, intitulée " Louis Lortet, un médecin naturaliste en Orient ". Ce travail considérable donne énormément à lire sur Louis Lortet, sur sa formation, sur son itinéraire institutionnel en France et à l'étranger (80 premières pages), et de façon détaillée, sur ses études zoologiques, médicales, archéologiques et anthropologiques à partir de ses missions en Égypte et en Syrie (seconde partie de 70 pages).

D'autre part, Marie-Caroline Rabolt a publié un article dans le n°435 de novembre 2009 de la revue "La recherche - l'actualité des sciences", qui fait état des recherches égyptologiques de Louis Lortet pour tenter de conforter les théories de Darwin. Foi en la science, engagement, obstination, universalisme : portrait d'un homme qui n'hésite pas à risquer sa position sociale pour faire avancer le savoir de son époque.

Cinquième document inédit : extraits du journal de fin de vie de Louis Lortet. Tandis qu'il est couvert d'honneurs, qu'il passe ses étés au soleil d'Egypte et qu'il poursuit ses activités scientifiques au-delà de sa mise à la retraite en 1906, on découvre les souffrances, les fêlures et les infinies tristesses de Louis Lortet à travers quelques extraits du journal intime de ses 10 dernières années de vie.




Signature autographe du Pr Louis Lortet

CLÉMENTINE LORTET


Clémentine est le deuxième enfant du Dr Pierre Lortet.
Elle naît le 7 juin 1830 à Zürich et meurt dans la propriété familiale d'Oullins, le 7 juin 1898, 3 ans avant son frère aîné Leberecht.
Elle ne s'est pas mariée ni n'a laissé d'enfant. Ce célibat est volontaire et la raison en est donnée plus loin.


Le peu que l'on sait d'elle est résumé dans l'ouvrage d'Antoine Magnin sur les Lortet botanistes :

"Clémentine (qui avait 7 ans à la mort de sa mère) a été longtemps la compagne habituelle - "l'Antigone" de son père. "On la voyait vêtue de pantalons et d'une blouse grise, portant vaillamment en bandoulière un sac de cuir rempli de ces pierres cassées que les géologues qualifient d'échantillons". Elle a laissé le souvenir d'une femme remarquable, très intelligente et très instruite".

Un petit billet qu'elle rédige à l'âge de 12 ans en allemand (elle est née à Zürich et est bilingue comme Leberecht), révèle son goût pour la musique :

"Mon cher Père,
Il y a longtemps que notre chère mère ne peut plus se réjouir avec nous. 
Si elle était encore là, elle serait aussi heureuse.
Je te donne mon porte-monnaie, c'est tout ce que je peux faire. 
Cher Père, si tu crois que tu peux m'acheter un piano, fais-le, je t'en prie !
Ta Clémentine qui t'aime".




Portrait à la plume de Clémentine par son père


Mais c'est le testament de son père qui résume de façon simple et émouvante ce qu'a été sa vie :

"Mes enfants,
Je compte sur votre amour fraternel pour partager également selon vos goûts, ce qui vous sera utile et agréable.
Leberecht ! Louis ! n'oubliez pas que pour soigner son père et ses frères, Clémentine a sacrifié sa jeunesse, a renoncé à tous les plaisirs de son âge. 
Louis ! n'oublie pas les soins que Leberecht et Clémentine ont donnés à ton enfance.
Dans les papiers de famille, vous trouverez la preuve que je suis protestant.
Si on le peut, enterrez-moi à côté de la maman.
Voilà ce que je désire.
Oullins, le 10 mars 1866, P. Lortet".

Ajoutons une citation de paroles de Clémentine trouvée dans les papiers de Leberecht...

"Il semble que la souffrance soit la condition naturelle de la vie, et que plus on aime, plus on souffre.
Mais qui voudrait aimer moins pour avoir moins à souffrir ?"

... et un petit texte qu'elle a écrit dans sa jeunesse. On peut y lire toute la profonde tristesse qui l'habitait déjà, alors qu'elle était et qu'elle sera toujours aimée de tous. C'est à elle, durant toute sa vie, qu'écrivaient et se confiaient, son frère, ses nièces et tous ses proches, ainsi que de très nombreux amis, dans les termes les plus affectueux.

"Ah ! Tu le vois, ici, tout est triste pour le regard et pour le cœur. Viens donc sur la cime solitaire, nous nous assiérons sur le gazon pour rêver à des temps plus heureux. 
Si tu cueilles l’églantier qui embellit la ronce sauvage, tu penseras que la modeste beauté de la femme doit aussi parer les plus humbles destinées, et si tu entends la voix merveilleuse du rossignol chanter sous les feuilles, tu sauras que les voix les plus douces et les plus tendres sont celles qui s’élèvent dan la solitude.
C’est en vain que je cherche mon bonheur. Je le cherche dans les livres, mais il n’y est pas. Je le cherche dans la nature, mais, encore là, point de bonheur. Je le cherche dans Dieu, dans la religion et, là encore, il n’est pas complet ! Où donc, où donc le trouverai-je, puisque ce n’est pas auprès de toi, mon père céleste, que je le trouve complet sur cette terre ? Où donc trouverai-je un bonheur que je cherche encore et auquel mon cœur aspire toujours ?
Pourquoi ces tristes regards qui ne voient pas ? Pourquoi ces sourires sans joie ? Pourquoi cette gaieté forcée ? Pourquoi cette faiblesse dans tout le corps, cet abattement, ce découragement, cette indifférence à la vie ? Pourquoi ces larmes toujours prêtes à se précipiter de ces yeux, expression de ce qu’éprouve mon âme ?
Ah ! Tout cela est ainsi parce que je ne me trouve point heureuse, parce que je cherche un bonheur inconnu et que je ne trouve point. 
Ô toi mon père céleste à qui il est si facile de donner, pourquoi ne veux-tu pas me donner un peu de bonheur ? Pourquoi, encore si jeune, remplir mon âme de tristesse ? Pourquoi déjà, si tôt, me montrer que presque tout ce qui charmait ma vie, le beau et l’heureux, n’est qu’illusion, n’est rien !!! ".

Elle et Leberecht vivront ensemble dans "la petite Cadière" qu'ils se font construire, non loin de la Cadière, peu avant 1880 (voir la photo sur la page de Leberecht). Elle souffrira beaucoup des yeux sur la fin de sa vie, enchaînant les séjours dans les villes d'eaux - Vichy, Aix-les-Bains... - pour tenter de soigner cette infirmité. Elle meurt pleurée de tous.


LEBERECHT LORTET










Portrait de Leberecht Lortet en 1887 (il a alors 59 ans)
par Max Leenhardt, un ami peintre (52 cm x 42 cm)

(signature authentifiée par Isabelle Laborie, auteur d'une thèse sur
"L'importance des réseaux dans la carrière d'un artiste entre
1870 et 1940 : Max Leenhardt, ses relations et ses amis") 


Né le 30 avril 1828 à Heidelberg, quartier Neuenheim (Allemagne).
Fils aîné du Dr Pierre Lortet et de Jeannette Müller, dite Nettchen,
qui ont eu deux autres enfants : Clémentine, en 1830,
et Louis, en 1836. L'année suivante, Jeannette meurt.
Le Dr Lortet élève alors seul ses trois enfants de 9 ans, 7 ans et 1 an.
Leberecht ne s'est pas marié et n'a pas eu d'enfant.
Il meurt à Oullins, le 6 novembre 1901.

Leberecht manifeste très tôt des talents artistiques hérités de son père, ainsi qu'un tempérament romantique et solitaire, comme le décrit très bien un dessin de son ami d'enfance Alfred Westphal (élève avec lui de l'institution Hoffet, à la Croix-Rousse).


" Le blond Leberecht, dégoûté du monde, s'est fait pâtre".
Dessin, plein d'humour et d'ironie, d'Alfred Westphal. 


Petit dessin de jeunesse de Leberecht (5 cm x 8 cm) ;
extrême minutie, solidité de la construction (héritée de son père)
jeu des ombres et de la lumière (même héritage),
finesse des coloris : tout son art est déjà là...


"Leberecht fut un remarquable paysagiste, "le peintre des Alpes, des sommets neigeux, des prairies vertes entourées de sapins noirs, des lacs dans l'ombre". L'influence de ses ancêtres naturalistes et de son éducation scientifique se fait sentir dans le réalisme de ses œuvres. Mais en représentant la nature dans son exacte et minutieuse vérité, il sut, en disciple de Rousseau, en pénétrer le sentiment intime". (Antoine Magnin, les Lortet botanistes lyonnais).
En revanche, pour ses détracteurs, portés vers de nouvelles formes d'expression à l'aube de l'impressionnisme : "Si jamais la photographie couleur se trouve, on ne saura vraiment plus que faire des peintures de monsieur Lortet" ! 


"Coup de vent"


Nombre de ses paysages sont balayés par la tempête ; à rapprocher de cette note relevée dans une lettre du 4 mai 1886 à son ami peintre Ravier : "Je travaille vigoureusement à mes orages dans les Alpes..".






Leberecht a été l'élève d'Alexandre Calame (1810-1864), fameux "peintre de montagnes" genevois. À ce titre, ses œuvres sont toujours recherchées. Cinquante-huit ventes ont été relevées depuis 2001 par le site artprice ; une petite toile de 35 cm par 50 cm se vend 2500 euros mais un grand format peut atteindre des sommes dix fois supérieures, comme ce "Cervin", ou ce paysage alpin de 87 cm par 1,30 m (vendu 22 000 € lors d'une vente aux enchères à la galerie du Rhône de Martigny, en décembre 2008, et pour lequel l'historien d'art de Lausanne Christophe Flubacher nous a demandé l'autorisation de reproduire des extraits de la présente biographie dans le catalogue de vente ; le tableau suivant "Torrent dans les Alpes", 56 cm x 90 cm, a également été mis aux enchères à la galerie du Rhône, en juin 2010, avec une évaluation de départ de 5 400 à 6 800 euros).







Le tableau ci-dessous (50cm x 32cm), représentant un paysage méditerranéen inhabituel dans l'œuvre de Leberecht (mais on sait qu'il s'est notamment rendu à Cannes, La Ciotat et Marseille), nous a été envoyée par Christian Blanc, visiteur du blog.



Leberecht Lortet était un artiste très prolifique et peu soucieux de gloire, plantant son chevalet dans les Alpes, surtout en Suisse, partout où les paysages l'inspiraient. Il était notamment très souvent autour de Zermatt. Ainsi était-il en train de peindre au pied du Cervin le jour de l'ascension victorieuse de Whymper et de l'accident tragique qui s'ensuivit.  


En Suisse, à Fionnay, dans le val de Bagnes (Valais)


Sa peinture est d'une extrême finesse, avec une palette chromatique subtile et un art de la composition qui le distinguent parmi ses pairs de l'école des paysagistes de montagne du XIXe siècle. Comme on peut le constater ici, ses dessins à la mine de plomb et ses aquarelles révèlent tout autant sa virtuosité que la précision de son oeil.




Ses œuvres sont dispersées dans divers musées suisses et chez des collectionneurs européens - notamment anglais et suisses chez qui ses paysages de montagnes eurent un grand succès - et américains.

On trouvera en cliquant ici et , deux diaporamas rassemblant  
• des photos de tableaux et dessins conservés dans la famille
• des photos envoyées par des correspondants qui nous ont contacté   
• des photos trouvées sur Internet

Par ailleurs, il participa à certaines missions scientifiques de son frère Louis. C'est ainsi qu'on le retrouve en Grèce en 1873. Enfin, étant bilingue, il fit des traductions de textes philosophiques allemands, ainsi que d'un "ouvrage de haute moralité, populaire en Allemagne, qu'on devrait mettre entre les mains de tous les enfants" (Aimé Vingtrinier) : "Fédor et Louise, ou devoirs de l'homme envers les animaux" - un hommage à son père fondateur de la société protectrice des animaux de Lyon ?

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Leberecht habitait à Oullins, avec sa sœur Clémentine, la maison à l'écart et en contrebas de la grande maison familiale (voir article Dr Pierre L.). C'était "la petite Cadière", qui existe toujours. Elle avait été achetée le 18 mai 1847, avec "vigne, luzernière et hortolage" au bénéfice des 3 enfants, alors mineurs.



Leberecht et Clémentine (avec Inès, la fille aînée de Louis ?) devant la petite Cadière

Le domaine, d'une taille considérable (entouré d'un tireté rouge sur la photo ci-dessous, où il faut imaginer qu'il n'existait aucune maison, hors la petite Cadière, cernée en rouge), descendait jusqu'à la rivière Yzeron, qui n'était pas le triste canal actuel, mais un ruisseau courant sous les ombrages d'une forêt dense. 



Leberecht vivait là en gentleman farmer, à l'écart de la grande maison familiale, entretenant vigne et prairies, avec quelques vaches et des ruches. Il avait là sans doute un atelier, mais son véritable lieu de travail se trouvait à Lyon, au bord de la Saône, quai Fulchiron, dans cette maison :


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Leberecht s'éteignit subitement le 6 novembre 1901. 
Son frère Louis relate sobrement cette mort dans son journal :

" Mon cher frère vient de mourir à onze heures du soir.
Il avait passé une très bonne journée. Le soir, à 8 heures, je suis allé lui mettre des ventouses sèches. 
Il m'a parlé très gaiement de son tableau du lac du Bourget et d'un grand arbre qu'il voulait y mettre. Il paraissait parfaitement bien.
Je venais à peine de m'endormir. On est venu me chercher. Il venait de mourir foudroyé par une syncope. Il sentait un engourdissement aux bras, il s'est levé, puis s'set assis et est tombé raide mort en disant : " Oh mon Dieu, que ce soit au moins vite fini !".
Voilà donc la fin. Je reste seul avec mon désespoir ! Ô mon Dieu, aie pitié de moi, je t'en supplie ! "


Louis Louis Lortet, fit don au musée des Beaux-Arts de Lyon d'une des peintures de Leberecht intitulée "la Grande Meije". Dans le même temps, "Le Tout Lyon, hebdomadaire des artistes et des gens du monde" publia un long éloge funèbre de Leberecht dans le style de l'époque (numéro du 24 novembre 1901).

Le voici in extenso, avec la photo qui l'accompagnait :

"Ce fut par une après-midi d'automne, dans le décor mélancolique des grands arbres chauves et des pelouses séchées, que les parents et les amis du peintre Leberecht Lortet se réunirent auprès de son cercueil exposé au milieu du jardin ; aux austérités du rite protestant l'élégie des feuilles mortes et des branches sèches mêlait une angoisse étrange et lorsque les porteurs entraînèrent le corps, un rai de soleil glissé par le ciel lugubre fit resplendir à l'horizon les neiges nouvelles des Alpes trop lointaines : ainsi la Nature voulut prendre part au dernier cortège d'un de ses plus fidèles amants.

Leberecht Lortet subit au lycée l'influence forte et salutaire de ce grand éducateur que fut l'abbé Noirot. De bonne heure la nature l'attira, le saisit, tourna vers la peinture ses forces d'enthousiasme et de travail. Il eut la fortune de trouver en son père, le Dr Pierre Lortet, un artiste doublé d'un savant qui se fit un agréable devoir de consacrer les heures de repos que lui laissaient ses études à conduire ses fils dans les vastes campagnes, par monts et par vaux, à leur faire apprendre et méditer les grandes leçons de la terre.

Tandis que son frère - l'éminent doyen de notre faculté de médecine qui voudra nous permettre de lui offrir ici nos plus sincères condoléances - se préparait à hériter, pour l'enrichir encore, du patrimoine scientifique de son père, Leberecht, sans approfondir ni définir les mystères, se laissait aller à la grande admiration des horizons et des sommets, tentait de reproduire sur la toile les beautés qui l'enivraient, s'efforçait, en un mot, d'être le peintre de cette "poésie sourde mais puissante et qui, par cela même qu'elle dirige la pensée vers les grands mystères de la création, captive l'âme et l'élève" (Rodolphe Töpffer).

Il s'en fut étudier les techniques de la composition et de la couleur auprès du peintre Calame, qui fut à Genève, le digne successeur de Töpffer, le père du poète érudit des Voyages en zig-zag, de la Rive et surtout de Meuron qui, vers 1823, osa le premier tenter de traduire "la saisissante âpreté d'une sommité alpine au moment, où baignée de rosée et se dégageant à peine des crues fraîcheurs de la nuit, elle reçoit les premiers rayons de l'aurore" (Rodolphe Töpffer).

Avec ce maître, puis avec Diday qui apportait un enseignement plus coloré, Leberecht Lortet voyagea par les beautés diverses de la Suisse, de l'Italie, du Midi de la France, et quand la mort frappa son père, il se retira dans la propriété familiale de la Cadière, à Oullins, et entouré des soins maternels d'une sœur dévouée, tenta l'évocation, au milieu de cette campagne paisible, des images puissantes qu'il avait conservées dans les yeux. Très simplement, en artiste dédaigneux des réclames et des futilités extérieures, il y passa sa vie, trouvant une joie chaque jour renouvelée à voir de sa fenêtre et de son jardin les jeux éternellement nouveaux de la lumière, à noter sur la toile cette nature qu'il adorait passionnément, qu'il allait revoir chaque année et qu'il rapportait pour ainsi dire avec lui, moins dans un lot d'études précises et documentées que dans son cœur.

L'amitié précieuse de Michelet et de Quinet venait mêler parfois à la poésie grave de Lortet, les leçons fortes des études historiques, de leurs conclusions, et comparer les plus grands efforts des hommes à l'impassibilité auguste de la nature. "La Montagne" de Michelet, reflète une partie de ce culte échangé. Le poète que fut cet historien avait estimé le poète que fut ce peintre lorsqu'il le titrait "Le grand peintre lyonnais".

Au demeurant Leberecht Lortet avait trouvé à Lyon de fervents admirateurs. Il fut longtemps, avec Ponthus-Cinier, le favori des collectionneurs, le peintre dont il était indispensable de posséder une œuvre dans ses galeries, dans sa collection d'art. Il exposait régulièrement à Paris, en Allemagne, en Suisse, en restant fidèle, scrupuleusement, à sa ville. Mais jamais il ne tenta d'abuser de la gloire et de la vogue qui l'entouraient. Il est même permis de dire qu'il n'en usa pas assez et que sa trop grande modestie laissa trop de prétentions intrigantes se glisser à un rang qu'il aurait dû occuper seul. C'est un des traits spéciaux de son noble caractère d'artiste. Il fut si discret, si probe, si en dehors de toute cabale et de toute réclame, que son nom commandait assez de respect pour qu'on n'osât s'y abriter ; après un travail de plus de cinquante années, après avoir conquis une superbe renommée, il est mort sans avoir reçu le moindre ruban, la plus banale décoration. C'est un exemple qui devient rare aujourd'hui.

Aussi sa mort fut une vraie perte pour la peinture lyonnaise, qui vit disparaître avec lui plus qu'un maître : un ami. Les artistes s'inclinèrent avec respect devant la tombe de l'un d'eux qui ne leur avait fait que du bien, qui avait vécu loin des soupçons, loin des critiques. Il est impossible, en effet, de considérer avec insolence l'œuvre de Lortet qui, mieux que nul autre, justifie cette définition merveilleuse de Töpffer [dont la famille Lortet possédait tous les albums - ndr], l'écrivain d'art au goût le mieux inspiré et le plus studieux : "Le paysagiste est au fond un chercheur de choses à exprimer bien plus qu'il n'est un chercheur de choses à copier". En dépit d'une certaine sécheresse que fait excuser l'atmosphère transparente de l'altitude, Leberecht Lortet sut comprendre et chanter le grand poème du paysage. Il fut un peintre sincère et sensible, consciencieux et précis, un peu trop précis si l'on veut, comme cet amant prolixe qui s'attarde à conter les perfections de son idole et se fait scrupule de mentionner le moindre reflet de sa chevelure.

Les Lyonnais n'ont qu'à regarder autour d'eux pour trouver l'œuvre de leur compatriote à la place d'honneur dans les galeries de leur ville ; mais il est à souhaiter, afin qu'ils puissent rendre à l'artiste disparu l'hommage qu'ils lui doivent, que les études et les toiles, fermées par la mort dans l'atelier de Lortet, soient produites dans une exposition spéciale. C'est la plus belle couronne à mettre sur la tombe de cet artiste."

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Leberecht reçut également, de la part de la grande alpiniste et écrivain Mary Paillon, cet émouvant éloge personnel publié dans la Revue Alpine - section lyonnaise (dont le rédacteur en chef était son frère, Maurice Paillon) du 1er décembre 1901 (avec un insert manuscrit à l'adresse de Louis, dont elle était proche en tant qu'alpiniste, et aussi parce que les Paillon avaient une propriété familiale à Oullins) :

Le 6 novembre 1901, Leberecht Lortet mourait, à 73 ans, dans sa villa de La Cadière, à Oullins, près de Lyon. Il avait consacré sa vie à la peinture de montagne, sa mort ne saurait donc rester sans écho dans le monde alpestre. La revue Alpine, à laquelle il collabora avec tant d'éclat, n'a pas oublié qu'elle lui devait deux des meilleures illustrations qu'elle ait publiées : celle du Wetterhorn, dans le numéro de mai 1896, d'après un tableau exposé au Salon de Lyon, et une vue de la chaîne du Mont-Blanc, prise du col des Montets, d'après une étude du défunt.

Les œuvres de l'artiste sont connues de tous en France comme à l'étranger où elles sont très appréciées. Ce fut à Zermatt que, l'un des premiers, il commença à peindre sur les lieux mêmes. On sait que ce Centre était, à l'époque, presque exclusivement fréquenté par les Anglais et ce fait explique, pour Lortet comme pour Gustave Doré, la faveur extraordinaire avec laquelle ses œuvres furent accueillies en Angleterre.

Élève de Calame, il représentait cet art délicat et gracieux qui fut accessible aux foules parce qu'il correspondait à l'idéal que les foules se faisaient de la montagne ; aussi s'arrachèrent-elles les moindres toiles du maître. D'autres sont venues après lui, plus jeunes, plus ambitieux, plus agressifs dans leur corps à corps avec la haute montagne ; mais pour que ces derniers vinssent, les premiers avaient été nécessaires ; dans une chaîne solide, chaque anneau a sa place, l'un soutient l'autre.
Il n'a été donné qu'à un petit nombre de ses amis de feuilleter ses cartables ; ils savent, ces privilégiés, ce que sont ces savoureuses études où la sincérité de l'impression est respectée par le faire savant du maître, sans que la tentation de céder au goût du public s'interpose entre l'artiste et l'œuvre. Ce qu'était l'artiste, tout le monde le sait, la postérité en jugera définitivement ; ce qu'était l'homme, on est heureux de le rappeler ; du reste, sa conception d'une vie honnête et calme, la sérénité de sa belle âme sont écrites par son pinceau dans les moindres productions de son talent. Ceux qui ont suivi son cercueil — qui lentement s'en allait entre les arbres teintés d'or de la demeure familiale — ont loué ce bon entre les meilleurs, mais une note tintait plus claire et plus haute dans l'harmonie des voix ; c'était un modeste, disait chaque parole. Par ce temps de cabotinage, d'exagération maladive de vanité d'artiste, l'éloge n'était soudainement pas banal.

Caché sous de symboliques fleurs, un tapis de violettes, ce modeste dort à présent dans le cimetière d'Oullins, auprès d'une sœur qui fut maternelle et à laquelle il a si peu survécu. Il me souvient l'avoir rencontré là, près du bloc de marbre brut qu'ombrage un tamaris, portant à la chère morte une branche de cerisier en fleurs... Quand les cerisiers refleuriront une main pieuse en portera maintenant deux branches.
Mary Paillon




Leberecht, à La Cadière, sur la fin de sa vie


On trouvera sur Wikipedia une page consacrée à Leberecht Lortet.


LES AMANTS D'IRIGNY



Avant d'en venir à la descendance de Clémence, faisons un tour dans la famille de son mari Pierre Lortet...

Ce dernier avait une soeur prénommée Thérèse qui vivait avec ses parents Pierre Lortet, dit Meunier, et Claudine, née Girardin, dans l'hôtel que ces derniers tenaient à Lyon, ancienne rue de la Sirène (quartier de l'actuelle rue Edouard Herriot).
Un jour de l'année 1770 descend à l'hôtel un italien du nom de Gian Faldoni, venu à Lyon pour s'installer en tant que maître d'armes. Thérèse, qui n'a alors que 19 ans, en tombe follement amoureuse.
Il faut dire que ce gaillard de 32 ans et six pieds de haut a de la prestance. De plus il est auréolé d'une énorme réputation d'escrimeur invincible, pour avoir vaincu devant Louis XV et sa Cour, la plus fine lame du royaume, le chevalier de Saint-Georges.



Malgré cette renommée, le père de Thérèse s'oppose rigoureusement à cette idylle. Et pour compliquer les choses, Faldoni, tirant au fleuret, reçoit une blessure à la gorge qui provoque un anévrisme qui le condamne à court terme, d'après ses médecins.
Ne pouvant se résoudre à ce que la mort les sépare, ils envisagent de se suicider, après une épreuve que Gian fait subir à Thérèse pour s'assurer de son amour par-delà la mort :
"Dans un moment d'abandon et de détresse, il lui fait répéter plusieurs fois que sans lui la vie lui serait odieuse. Alors, tirant de sa poche un flacon, il s'écrie "c'est du poison !". Thérèse, éperdue lui arrache le reste du breuvage et le boit avec avidité. Alors il lui avoue qu'il n'a voulu qu'éprouver son amour et son courage" (Journal encyclopédique).

Ils s'arrangent pour se rendre ensemble à Irigny, où la famille possède (ou loue) une maison de campagne au lieu-dit les Célettes. Ils s'enferment dans la chapelle de la propriété et mettent fin à leurs jours avec un dispositif reliant deux pistolets à l'aide d'un ruban sur lequel ils tirent ensemble.

Les Amants d'Irigny
(dessin de Jubany, bibliothèque de la Part-Dieu)

On retrouva "Thérèse les yeux bandés dans un mouchoir, ledit Faldoni la tête couverte du coin de sa redingote".
Le drame fit grand bruit dans le royaume et marqua aussi l'esprit de deux personnages de l'époque : Rousseau et Voltaire.
Jean-Jacques Rousseau était descendu par deux fois au moins dans l'auberge tenue par la famille Lortet (premier séjour attesté m-avril 1730 en compagnie de Louis-Nicolas Lemaître, son maître de musique). Il connaissait Thérèse. Il est avéré qu'il séjourna à Lyon du 10 avril au 8 juin, donc au moment du drame. Trouvant sans doute là un écho troublant aux héros de son roman "Julie ou la Nouvelle Héloïse", il rédigea cette épitaphe :

"Ci-gisent deux amants, l'un pour l'autre ils vécurent
L'un pour l'autre ils sont morts et les lois en murmurent
La simple piété n'y trouve qu'un forfait
Le sentiment admire et la raison se tait".

Au même moment, Voltaire était à Ferney. Il ajoutera plus tard un article à son "Précis de quelques suicides singuliers" :

"Voici le plus fort de tous les suicides. Il vient de s'exécuter à Lyon, au mois de juin 1770.
Un jeune homme très connu, beau, bien fait, aimable, plein de talents, est amoureux d'une jeune fille que les parents ne veulent point lui donner.
Jusqu'ici ce n'est que la première scène d'une comédie, mais l'étonnante tragédie va suivre.
L'amant se rompt une veine par un effort. Les chirurgiens lui disent qu'il n'y a point de remède : sa maîtresse lui donne un rendez-vous avec deux pistolets et deux poignards afin que si les pistolets manquent leur coup, les deux poignards servent à leur percer le cœur en même temps.
Ils s'embrassent pour la dernière fois ; les détentes des pistolets étaient attachées à des rubans de couleur rose ; l'amant tient le ruban du pistolet de sa maîtresse ; elle tient le ruban du pistolet de son amant. Tous deux tirent à un signal donné, tous deux tombent au même instant.
La ville entière de Lyon en est témoin. Arrie et Petrus*, vous en aviez donné l'exemple ; mais vous étiez condamnés par un tyran et l'amour seul a immolé ces deux victimes.

On leur a fait cette épitaphe :

A votre sang mêlons nos pleurs
Attendrissons-nous d'âge en âge
Sur vos amours et vos malheurs
mais admirons votre courage".

* personnages d'une tragédie de 1702 de Marie-Anne Barbier

En 1792, l'académicien Louis de Fontanès y alla également de son poème :

"Thérèse et Faldoni ! Vivez dans la mémoire
Les vers doivent aussi consacrer votre histoire.
Héloïse, Abélard, ces illustres époux,
Furent-ils plus touchants, aimaient-ils mieux que vous ?
Comme eux, l'amour en deuil à jamais vous regrette
Qu'il console votre ombre et vous donne un poète !".

L'histoire inspira par la suite des œuvres plus importantes : un drame en 5 actes de Pascal de Lagouthe, un ouvrage en 3 volumes de Nicolas-Germain Léonard ("Lettres de deux amants habitants de Lyon contenant l'histoire tragique de Thérèse et Faldoni"), un mélodrame en 3 actes de Jean-Baptiste Augustin Hapdé ("Thérèse et Faldoni ou le délire de l'amour")...

Sources :

Dr PIERRE LORTET





Sources principales : "Les Lortet, botanistes lyonnais" par Antoine Magnin, 1913 ; "Pierre Lortet" par Christiane Legros, association "Pour l'histoire d'Oullins" 1992.

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Né le 3 juin 1792 à Lyon et mort à Oullins le 22 mars 1868.


Le contexte historique lorsque Pierre a...
- 1 an : Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen
- 10 ans : sacre de Napoléon
- 22 ans / 32 ans : règne de Louis XVIII
- 32 ans / mariage / 38 ans : règne de Charles X
- 38 ans / 58 ans : Révolution de Juillet 1830, règne de Louis-Philippe
- 56 ans / député du Rhône : Révolution de 1848 ; Seconde République
- 60 ans : Second Empire
- 76 ans : décès 2 ans avant le guerre de 70


Rappelons que Pierre est le fils unique de Clémence et Pierre Lortet (voir plus loin la biographie de Clémence), qu'il naît pendant la Terreur, que sa mère fut son professeur et répétiteur, qu'elle l'initia de bonne heure aux sciences naturelles, et qu'elle l'emmenait dès l'âge de 10 ans dans ses excursions botaniques. Il partit étudier la médecine à Paris 
en 1812 (campagne de Napoléon en Russie) et est reçu docteur le 6 août 1819 avec une thèse "sur les métastases en général". Il fait de nombreux voyages à l'étranger. 
En 1827, au cours d'un séjour à Darmstadt, en Allemagne, il épouse Johanette Müller, dite Nettchen, le 18 mai. Il s'était converti au protestantisme le 28 novembre 1826, et l'on peut penser que ces deux événements sont liés. Dès lors, la religion protestante sera celle de sa famille et de toute sa descendance, qui fera partie intégrante de la petite société protestante de Lyon, déterminant les relations sociales, les amitiés, les mariages, les cousinages, les réseaux d'influence, les modes de vie et les idées. 


Dessins de Pierre Lortet : Nettchen, autoportrait, les fiancés
(extraits d'un carnet relatant par des croquis au crayon, des dessins à la plume et des lavis à l'encre de Chine, son histoire d'amour ainsi que ses voyages à pied à travers l'Allemagne, la Suisse et les Alpes du Duché de Savoie)

Sa rencontre amoureuse fit l'objet d'une légende qui perdura à Lyon jusqu'à la fin du siècle : afin d'approcher la jeune femme, il se serait fait embaucher comme jardinier par son père.
Ses compétences firent immédiatement merveille, jusqu'au jour où il dévoila ses intentions et son stratagème en demandant la main de la belle. Ce faisant il dévoila aussi ses diplômes et sa fortune, promit de rendre cette femme heureuse et de la ramener tous les ans à sa famille. Comment résister !


La légende n'est pas sans fondements,
puisque la déclaration eut bien lieu dans le jardin des Müller !
(carnet de voyages de Pierre)

La vérité était moins romantique, bien sûr : Pierre Lortet rencontra, en tant qu'érudit membre d'une société philhellénique lyonnaise (soutenant la guerre d'indépendance grecque), le père de Jeannette, lui-même président du Comité Philhellénique du Palatinat. Il fit sa demande en mariage dans les formes et simplement. Et la cérémonie eut lieu à Darmstadt le 18 mai 1827.


Gravure post mortem de Nettchen
(la ressemblance avec le dessin au crayon de Pierre est à noter !)

Il demeure que le retour en France du jeune couple, de quelques amis et de Clémence tient aussi du merveilleux. Voilà comment le décrit un admirateur quelque peu lyrique, 70 ans plus tard :
"Amour de la science et des Arts ! Passion de la nature ! Voyez-vous cette caravane joyeuse traversant la moitié de l'Europe à pied, escaladant le Grindewald, affrontant la Jungfrau, descendant la Gemmi et, couronnée de fleurs comme une théorie grecque, chantant "Hymen ! Hyménée !" en cueillant l'edelweiss dans les glaciers, le rhododendron au pied des neiges éternelles, ou les suaves fleurs de l'oranger dans les chauds ravins du Valais ? Heureux voyage ! comme les poètes en ont rêvé, comme les artistes n'en ont jamais fait ! Heureuse famille ! qui trouvait le bonheur en elle-même, dans l'amitié, la tendresse, la vie active, le grand air, la vue des lacs et des forêts, les pics hardis, les hautes prairies et tout ce que la nature a créé de beau, de bon et de grand ! (...) C'est sans doute à ce voyage, qui fit un certain bruit, qu'on doit cette autre légende, qui au fond n'est qu'une simple exagération "Quand M. et Mme Lortet vont en Allemagne ou qu'ils en reviennent, ai-je entendu conter mille fois, ils vont droit devant eux, à pied, à travers les plaines et les montagnes, les fleuves, les torrents, les ravins et les bois, surmontant, escaladant les obstacles, évitant les routes, fuyant les villes et ne s'arrêtant nulle part !". (Aimé Vingtrinier).

C'est ce même Vingtrinier qui nous en donne une description vivante :
"Ce fut au cours de zoologie de M. Jourdan, peu après 1830, que j'eus l'honneur de voir M. Lortet. Tout frappe dans la jeunesse et tout reste gravé dans l'esprit, jusqu'aux moindres événements. 
La salle était pleine, la leçon était commencée et nous étions attentifs, quand l'illustre écrivain entra. 
Deux choses m'étonnèrent avec une égale intensité : le costume campagnard du nouvel arrivant ; 
chapeau commun aux vastes bords, cheveux flottants sur les épaules, veste et pantalon de gros drap, 
souliers de montagne, bâton ferré à la main ; en même temps les hommages que lui rendit 
le professeur, les honneurs et les applaudissements de la foule. Ce fut pour moi un indélébile souvenir."

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Les talents artistiques du jeune Pierre sont indéniables. Durant ses allées et venues en Allemagne, il produit un grand nombre de lavis monochromes rehaussés à la plume, exécutés face aux paysages, avec une prédilection pour les arbres et l'architecture. Il restitue les jeux d'ombre et de lumière avec force. Il a le souci du détail et une bonne vision de la perspective. Il est clair qu'il aura fortement influencé son fils Leberecht, qui le dépassera plus tard sur tous ces plans.



Les arbres, l'architecture, les jeux d'ombre et de lumière...


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Certes, le docteur Lortet exerça la médecine, spécialement en direction des pauvres, et il est administrateur des Hospices. Mais ses activités sont loin de se limiter à la médecine. Il fut avant tout un scientifique dont "les connaissances étaient extraordinairement étendues et variées, non seulement en sciences naturelles mais encore en linguistique et en philosophie " (Magnin).

Pourtant, le climat politique délétère de Lyon, marqué par la répression des canuts et des mouvements républicains, lui avait fait envisager, au lendemain de la mort de sa mère, de s'installer en Allemagne. Cependant, la naissance de son fils Louis (le 22 août 1836) suivie, l'année suivante, du décès de sa femme (le 7 juin 1837), lui firent changer d'idée. Il vend la Pilata.
La mort de Nettchen, dont il suit la lente agonie un mois durant, fut une terrible tragédie, autant pour Pierre, qui la pleure littéralement plusieurs mois durant en écrivant de longues pages élégiaques (en français et en allemand), que pour ses tout jeunes enfants, dont il transcrit les nombreux rêves d'une mère toujours en vie.


Une cour intérieure de la maison familiale de la Pilata dessinée par Pierre en 1821

Pierre tombale de Nettchen Lortet, au cimetière d'Oullins


En 1839, il vend également la Cadière, le manoir d'Oullins, hérité de sa mère (voir l'article "Clémence Lortet"). Mais c'est pour se faire construire sur ses terres, à quelque distance, une autre "Cadière", plus moderne, de style néo-renaissance, qui sera achevée en 1845. (Cette maison, vendue par la famille peu avant la guerre de 14-18, sera malheureusement détruite en 1982, pour laisser place à un immeuble).
On trouve ensuite, daté du 19 mai 1847, un acte d'achat au bénéfice des 3 enfants mineurs d'une parcelle de 7760 m2 sise à la Cadière, "cultivée en vigne, luzernière et hortolage", assortie d'une maison d'habitation de 2 niveaux et grenier. Il s'agit vraisemblablement de "la Cadière 3" (voir l'article Leberecht).


 "La Cadière 2" photographiée par Leberecht ou Louis Lortet vers 1880
avec ici les dessins de ses façades réalisés juste avant sa destruction.
Ci-dessous, une pièce du rez-de-chaussée (?)



Pendant ce temps, il s'installe à la Croix-Rousse, au n°4 de la rue des Gloriettes (où se trouvait, au n°9, l'Institution Hoffet où ses enfants seront en pension). A partir de ce moment, son destin est intimement lié à la ville de Lyon.

Il est membre de nombreuses sociétés savantes - la Société d'Agriculture, l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon (avec un discours de réception sur "les fleuves et leur influence"), la Société de Statistique universelle, ... - ainsi que de plusieurs autres en Allemagne. Il préside la commission hydrométrique de Lyon qu'il crée pour prévenir les inondations et devient météorologue accrédité de la ville. Il crée la Société protectrice des animaux de Lyon en 1854, qu'il préside pendant 2 ans. Il introduit la gymnastique dans l'enseignement scolaire. Il soutient auprès du maire Prunelle - et obtient - la création d'une Faculté des Sciences sur le modèle de celle de Zürich dont le fondateur est un ami personnel (parrain de sa fille Clémentine, née à Zürich). Il aide Ampère dans ses premières recherches sur l'électro-magnétisme...

Par ailleurs, sa connaissance érudite de la langue allemande et ses idées progressistes confortées auprès d'amis proches tels qu'Edgar Quinet (avec qui il réfléchit à l'établissement d'une république laïque), Michelet (dont la seconde femme, Athénaïs est très proche des enfants de Pierre) et Victor Cousin, l'amènent à traduire des textes philosophiques de Kant ("la religion dans les limites de la raison") et Fichte ("de l'idée d'une guerre légitime") en rapport avec les situations politiques du moment. Il était "déiste, rationaliste et disciple de Rousseau" (Magnin). Certaines de ses communications à l'Académie de Lyon s'en ressentent : "l'Homme dans ses rapports avec la nature" ; "la Superstition dans les sciences", "la Foi dans les sciences"... Sa pensée explore et dissèque toutes sortes de sujets. On lira par exemple (le texte est court), sa réflexion linguistique sur "L'unité de l'espèce et de la langue dans l'humanité" :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6204345j/f26.image

Le Dr Pierre Lortet est par ailleurs une figure politique républicaine. Jean-Noël Tardy, rédacteur d'une thèse sur les mouvements politiques clandestins du XIXème siècle, note qu'il s'est lié très tôt avec Buonarroti, conspirateur révolutionnaire à la vie mouvementée et animateur de sociétés secrètes.

Jean-Noël Tardy note que "Pierre Lortet a sans nul doute appartenu à la Charbonnerie française sous la Restauration. Sous la Monarchie de Juillet, il semble être à l'origine de la résurrection du carbonarisme à Lyon, avec l'aide de réfugiés italiens et espagnols. Louis Blanc, bien informé sur ce point, mentionne son nom dans “l'Histoire de Dix ans“. La répression de l'insurrection de 1834 provoque sans doute son retrait de ces périlleuses activités. Il était de toutes façons de règle de détruire tout document compromettant et l'absence de papiers privés ne surprend pas".

Tout en étant protestant, il est franc-maçon comme l'étaient son grand-père, son père et ses oncles.
Jean-Noël Tardy indique incidemment qu'il n'y a pas de lien entre carbonarisme et protestantisme, mais qu'il y en a un très fort avec l'anticléricalisme et l'antijésuitisme. Les carbonari s'étaient en effet heurtés au pape, qui les avait condamnés en retour.

Il est membre de la Loge du Parfait-Silence, qui multiplie les actions de secours, de bienfaisance et de soutien à l'éducation. A chaque Révolution (1830, 1848), les sociétés maçonniques espèrent faire aboutir leurs idées de suffrage universel, de développement des libertés et de scolarisation du peuple. C'est ainsi qu'en 1848, Pierre Lortet, libéral et républicain qui s'était manifesté les années précédentes par des articles dans les journaux d'opposition ("l'Indépendant de Lyon", "le Précurseur", ou "le Censeur") et dans les "banquets républicains" de 1847 (il s'agissait de contourner une loi de 1835 interdisant les réunions publiques), est élu "commandant supérieur des légions lyonnaises de la Garde nationale" et député du Rhône à l'Assemblée nationale (23 avril 1848) en même temps que son ami Edgar Quinet, député de l'Ain.

Sa candidature avait été fortement soutenue par "plusieurs électeurs du 4e arrondissement"contre celle du député sortant Verne de Bachelard. Dans le tract rédigé par ces citoyens républicains, il était dit que :

" Soutenir Monsieur Verne de Bachelard, intrépide soutien du Ministère, c'est s'associer à ceux qui, par des concessions humiliantes, ne rougissent pas de compromettre l'honneur national et l'intégrité du territoire ; c'est demander un commencement de gouvernement absolu, les lois d'apanage, les dotations princières, la création d'une nouvelle aristocratie. - Le repousser, c'est demander la dignité de la France en face de l'étranger, l'économie dans les finances et le maintien de la liberté selon la charte.
En conséquence, nous vous proposons de remplacer Monsieur Verne de Chatelard, à qui sa santé ne permet de prendre part aux travaux de la Chambre que pour servir le Ministère par un vote complaisant, par Monsieur Lortet, médecin et propriétaire à Oullins.
Monsieur Lortet est un homme indépendant et fermement attaché aux principes de la liberté ; simple dans ses habitudes, pur dans ses moeurs. Celui-là, s'il était investi de la confiance des électeurs, ne voterait jamais que dans l'intérêt du pays et non dans un intérêt particulier. Celui-là ne promettrait pas des places, des bureaux de tabac à ceux qui n'y ont pas droit ; il ne demanderait pas la croix d'honneur pour ceux qui n'ont rien fait pour la patrie ; mais il demanderait la diminution du budget, le dégrèvement de l'impôt qui accable les contribuables. Celui-là serait fidèle à la cause du peuple. Et pourquoi l'abandonnerait-il ? par cupidité ? il est riche ; il a passé de longues années de sa vie à Lyon, soignant les pauvres avec zèle et désintéressement, portant chez les malheureux les remèdes qu'ils ne pouvaient acheter et devaient leur rendre la vie, la santé. Demandez aux habitants pauvres des quartiers de Saint-Paul et de Saint-Jean, à Lyon, tout le bien qu'il a fait. Si ceux-là étaient électeurs, Monsieur Lortet serait sans nul doute celui qu'ils chargeraient de défendre les intérêts politiques du peuple.
L'ambition lui fera-t-elle abandonner la cause qu'il a servie toute sa vie ? Mais il ne recherche ni dignités ni honneurs ; plein de simplicité, ses vêtements sont les nôtres. Il parcourt la campagne à pied. Éloigné des plaisirs bruyants, homme de science et de travail, il passe ses veilles à étudier encore les moyens d'être utile à l'humanité. Voilà l'homme que nous vous proposons de choisir pour mandataire ; voilà celui qui travaillerait pour le peuple, qui voterait pour la dignité, pour l'indépendance du pays. "

Une fois élu, il monte à Paris à pied, mais c'est pour démissionner peu après (6 juin 1848) avec le pressentiment que la République ne durera pas (lire l'histoire mouvementée mais fondamentale de la Seconde République, et en particulier le chapitre sur "l'impossible République sociale" pour comprendre pourquoi le Dr Lortet, républicain radical, a démissionné si vite).

Il revient à Lyon et fonde une loge tournée vers la politique : "les Amis de l'Homme". Bientôt désabusé, il fait définitivement retraite de la politique.
"Pierre Lortet se retira dans sa propriété de la Cadière, où le maréchal de Castellane eut le bon goût de respecter son repos (il était fiché et surveillé par la police) et il se consacra entièrement à la littérature, à la science, aux œuvres philosophiques." (Magnin)

"Chez lui l'intelligence était au niveau du coeur" dira de lui au lendemain de sa mort Joseph Fournet, professeur de géologie à la Faculté des Sciences et collègue de l'Académie de Lyon, dont on pourra lire ici l'éloge qu'il publia dans le Courrier de Lyon.
On a pu trouver aussi dans un autre journal lyonnais daté du 21 février 1881, sous la plume d'un certain "Ixe” (!), une bienveillante biographie intitulée "à propos d'un buste". Ce buste est reproduit ci-dessous avec l'aimable autorisation du Musée des Beaux-Arts de Lyon...


Buste de Pierre Lortet sculpté par Etienne Pagny 
Cliché Alain Basset / Musée des Beaux-Arts de Lyon


pierre tombale du Dr Pierre Lortet et de ses enfants, 
au cimetière d'Oullins






Signature autographe du Dr Pierre Lortet