Dr PIERRE LORTET





Sources principales : "Les Lortet, botanistes lyonnais" par Antoine Magnin, 1913 ; "Pierre Lortet" par Christiane Legros, association "Pour l'histoire d'Oullins" 1992.

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Né le 3 juin 1792 à Lyon et mort à Oullins le 22 mars 1868.


Le contexte historique lorsque Pierre a...
- 1 an : Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen
- 10 ans : sacre de Napoléon
- 22 ans / 32 ans : règne de Louis XVIII
- 32 ans / mariage / 38 ans : règne de Charles X
- 38 ans / 58 ans : Révolution de Juillet 1830, règne de Louis-Philippe
- 56 ans / député du Rhône : Révolution de 1848 ; Seconde République
- 60 ans : Second Empire
- 76 ans : décès 2 ans avant le guerre de 70


Rappelons que Pierre est le fils unique de Clémence et Pierre Lortet (voir plus loin la biographie de Clémence), qu'il naît pendant la Terreur, que sa mère fut son professeur et répétiteur, qu'elle l'initia de bonne heure aux sciences naturelles, et qu'elle l'emmenait dès l'âge de 10 ans dans ses excursions botaniques. Il partit étudier la médecine à Paris en 1812 (campagne de Napoléon en Russie) et est reçu docteur le 6 août 1819 avec une thèse "sur les métastases en général". Il fait de nombreux voyages à l'étranger. 
Le 18 mai 1827, au cours d'un séjour à Darmstadt, en Allemagne, il épouse Johanette Müller, dite Nettchen, née le 31 mars 1802 à Alsfeld (grand Duché de Hesse). Il s'était converti au protestantisme le 28 novembre 1826, et l'on peut penser que ces deux événements sont liés. Dès lors, la religion protestante sera celle de sa famille et de toute sa descendance, qui fera partie intégrante de la petite société protestante de Lyon, déterminant les relations sociales, les amitiés, les mariages, les cousinages, les réseaux d'influence, les modes de vie et les idées. 


Dessins de Pierre Lortet : Nettchen, autoportrait, les fiancés
(extraits d'un carnet relatant par des croquis au crayon, 
des dessins à la plume et des lavis à l'encre de Chine
son histoire d'amour ainsi que ses voyages à pied
 à travers l'Allemagne, la Suisse et les Alpes du Duché de Savoie)


Sa rencontre amoureuse fit l'objet d'une légende qui perdura à Lyon jusqu'à la fin du siècle : afin d'approcher la jeune femme, il se serait fait embaucher comme jardinier par son père.
Ses compétences firent immédiatement merveille, jusqu'au jour où il dévoila ses intentions et son stratagème en demandant la main de la belle. Ce faisant il dévoila aussi ses diplômes et sa fortune, promit de rendre cette femme heureuse et de la ramener tous les ans à sa famille. Comment résister !


La légende n'est pas sans fondements,
puisque la déclaration eut bien lieu dans le jardin des Müller !
(carnet de voyages de Pierre)

La vérité était moins romantique, bien sûr : Pierre Lortet rencontra, en tant qu'érudit membre d'une société philhellénique lyonnaise (soutenant la guerre d'indépendance grecque), le père de Johanette, lui-même président du Comité philhellénique du Palatinat. Il fit sa demande en mariage dans les formes et simplement. Et la cérémonie eut lieu à Darmstadt le 18 mai 1827. Il avait 32 ans. Elle en avait 25.

Gravure post mortem de Nettchen
(la ressemblance avec le dessin au crayon de Pierre est à noter !)

Il demeure que le retour en France du jeune couple, de quelques amis et de Clémence tient aussi du merveilleux. Voilà comment le décrit un admirateur quelque peu lyrique, 70 ans plus tard :
"Amour de la science et des Arts ! Passion de la nature ! Voyez-vous cette caravane joyeuse traversant la moitié de l'Europe à pied, escaladant le Grindewald, affrontant la Jungfrau, descendant la Gemmi et, couronnée de fleurs comme une théorie grecque, chantant "Hymen ! Hyménée !" en cueillant l'edelweiss dans les glaciers, le rhododendron au pied des neiges éternelles, ou les suaves fleurs de l'oranger dans les chauds ravins du Valais ? Heureux voyage ! comme les poètes en ont rêvé, comme les artistes n'en ont jamais fait ! Heureuse famille ! qui trouvait le bonheur en elle-même, dans l'amitié, la tendresse, la vie active, le grand air, la vue des lacs et des forêts, les pics hardis, les hautes prairies et tout ce que la nature a créé de beau, de bon et de grand ! (...) C'est sans doute à ce voyage, qui fit un certain bruit, qu'on doit cette autre légende, qui au fond n'est qu'une simple exagération "Quand M. et Mme Lortet vont en Allemagne ou qu'ils en reviennent, ai-je entendu conter mille fois, ils vont droit devant eux, à pied, à travers les plaines et les montagnes, les fleuves, les torrents, les ravins et les bois, surmontant, escaladant les obstacles, évitant les routes, fuyant les villes et ne s'arrêtant nulle part !". (Aimé Vingtrinier).

C'est ce même Vingtrinier qui nous en donne une description vivante :
"Ce fut au cours de zoologie de M. Jourdan [qui deviendra directeur du muséum de 1832 à 1869, avant Louis Lortet], peu après 1830, que j'eus l'honneur de voir M. Lortet. Tout frappe dans la jeunesse et tout reste gravé dans l'esprit, jusqu'aux moindres événements. 
La salle était pleine, la leçon était commencée et nous étions attentifs, quand l'illustre écrivain entra. 
Deux choses m'étonnèrent avec une égale intensité : le costume campagnard du nouvel arrivant ; 
chapeau commun aux vastes bords, cheveux flottants sur les épaules, veste et pantalon de gros drap, 
souliers de montagne, bâton ferré à la main ; en même temps les hommages que lui rendit 
le professeur, les honneurs et les applaudissements de la foule. Ce fut pour moi un indélébile souvenir."

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Les talents artistiques du jeune Pierre sont indéniables. Durant ses allées et venues en Allemagne, il produit un grand nombre de lavis monochromes rehaussés à la plume, exécutés face aux paysages, avec une prédilection pour les arbres et l'architecture. Il restitue les jeux d'ombre et de lumière avec force. Il a le souci du détail et une bonne vision de la perspective. Il est clair qu'il aura fortement influencé son fils Leberecht, qui le dépassera plus tard sur tous ces plans.

Les arbres, l'architecture, les jeux d'ombre et de lumière...


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Certes, le docteur Lortet exerça la médecine, spécialement en direction des pauvres, et il est administrateur des Hospices. Mais ses activités sont loin de se limiter à la médecine. Il fut avant tout un scientifique dont "les connaissances étaient extraordinairement étendues et variées, non seulement en sciences naturelles mais encore en linguistique et en philosophie " (Magnin).

Pourtant, le climat politique délétère de Lyon, marqué par la répression des canuts et des mouvements républicains, lui avait fait envisager, au lendemain de la mort de sa mère, de s'installer en Allemagne. Cependant, la naissance de son fils Louis (le 22 août 1836) suivie, l'année suivante, du décès de sa femme (le 7 juin 1837), lui firent changer d'idée. Il vend la Pilata.

Une cour intérieure de la maison familiale de la Pilata 
dessinée par Pierre en 1821 et ce qu'il en reste aujourd'hui
 (photo et surlignages de Mme Françoise Chambaud)



La mort de Nettchen, dont il suit la lente agonie un mois durant, fut une terrible tragédie, autant pour Pierre, qui la pleure littéralement plusieurs mois durant en écrivant de longues pages élégiaques (en français et en allemand), que pour ses tout jeunes enfants, dont il transcrit les nombreux rêves d'une mère toujours en vie.

Pierre tombale de Nettchen Lortet, au cimetière d'Oullins


En 1839, il vend également la Cadière, le manoir d'Oullins, hérité de sa mère (voir l'article "Clémence Lortet"). Mais c'est pour se faire construire sur ses terres, à quelque distance, une autre "Cadière", plus moderne, de style néo-renaissance, qui sera achevée en 1845. (Cette maison, vendue par la famille peu avant la guerre de 14-18, sera malheureusement détruite en 1982, pour laisser place à un immeuble).
On trouve ensuite, daté du 19 mai 1847, un acte d'achat au bénéfice des 3 enfants mineurs d'une parcelle de 7760 m2 sise à la Cadière, "cultivée en vigne, luzernière et hortolage", assortie d'une maison d'habitation de 2 niveaux et grenier. Il s'agit vraisemblablement de "la Cadière 3" (voir l'article Leberecht).


 "La Cadière 2" photographiée par Leberecht ou Louis Lortet vers 1880
avec ici les dessins de ses façades réalisés juste avant sa destruction.
Ci-dessous, une pièce du rez-de-chaussée (?)



Pendant ce temps, il s'installe à la Croix-Rousse, au n°4 de la rue des Gloriettes (aujourd'hui rue joséphin-Soulary) où se trouvait, au n°9, l'Institution Hoffet où ses enfants seront en pension.
À partir de ce moment, son destin est intimement lié à la ville de Lyon.

Il est membre de nombreuses sociétés savantes - la Société d'Agriculture, l'Académie des Sciences, Belles-Lettres et Arts de Lyon (avec un discours de réception sur "les fleuves et leur influence"), la Société de Statistique universelle, ... - ainsi que de plusieurs autres en Allemagne. Il préside la commission hydrométrique de Lyon qu'il crée pour prévenir les inondations et devient météorologue accrédité de la ville. Il crée la Société protectrice des animaux de Lyon en 1854, qu'il préside pendant 2 ans. Il introduit la gymnastique dans l'enseignement scolaire. Il soutient auprès du maire Prunelle - et obtient - la création d'une Faculté des Sciences sur le modèle de celle de Zürich dont le fondateur est un ami personnel (parrain de sa fille Clémentine, née à Zürich). Il aide Ampère dans ses premières recherches sur l'électro-magnétisme...

Par ailleurs, sa connaissance érudite de la langue allemande et ses idées progressistes confortées auprès d'amis proches tels qu'Edgar Quinet (avec qui il réfléchit à l'établissement d'une république laïque), Michelet (dont la seconde femme, Athénaïs est très proche des enfants de Pierre) et Victor Cousin, l'amènent à traduire des textes philosophiques de Kant ("La religion dans les limites de la raison") et Fichte ("De l'idée d'une guerre légitime") en rapport avec les situations politiques du moment. Il était "déiste, rationaliste et disciple de Rousseau" (Magnin). Certaines de ses communications à l'Académie de Lyon s'en ressentent : "l'Homme dans ses rapports avec la nature" ; "la Superstition dans les sciences", "la Foi dans les sciences"... Sa pensée explore et dissèque toutes sortes de sujets. On lira par exemple (le texte est court), sa réflexion linguistique sur "L'unité de l'espèce et de la langue dans l'humanité" :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6204345j/f26.image

Le Dr Pierre Lortet est par ailleurs une figure politique républicaine. Jean-Noël Tardy, rédacteur d'une thèse sur les mouvements politiques clandestins du XIXème siècle, note qu'il s'est lié très tôt avec Buonarroti, conspirateur révolutionnaire à la vie mouvementée et animateur de sociétés secrètes.

Jean-Noël Tardy note que "Pierre Lortet a sans nul doute appartenu à la Charbonnerie française sous la Restauration. Sous la Monarchie de Juillet, il semble être à l'origine de la résurrection du carbonarisme à Lyon, avec l'aide de réfugiés italiens et espagnols. Louis Blanc, bien informé sur ce point, mentionne son nom dans “l'Histoire de Dix ans“. La répression de l'insurrection de 1834 provoque sans doute son retrait de ces périlleuses activités. Il était de toutes façons de règle de détruire tout document compromettant et l'absence de papiers privés ne surprend pas".

Tout en étant protestant, il est franc-maçon comme l'étaient son grand-père, son père et ses oncles.
Jean-Noël Tardy indique incidemment qu'il n'y a pas de lien entre carbonarisme et protestantisme, mais qu'il y en a un très fort avec l'anticléricalisme et l'antijésuitisme. Les carbonari s'étaient en effet heurtés au pape, qui les avait condamnés en retour.

Il est membre de la Loge du Parfait Silence, qui multiplie les actions de secours, de bienfaisance et de soutien à l'éducation. A chaque Révolution (1830, 1848), les sociétés maçonniques espèrent faire aboutir leurs idées de suffrage universel, de développement des libertés et de scolarisation du peuple. C'est ainsi qu'en 1848, Pierre Lortet, libéral et républicain qui s'était manifesté les années précédentes par des articles dans les journaux d'opposition ("l'Indépendant de Lyon", "le Précurseur", ou "le Censeur") et dans les "banquets républicains" de 1847 (il s'agissait de contourner une loi de 1835 interdisant les réunions publiques), est élu "commandant supérieur des légions lyonnaises de la Garde nationale" et député du Rhône à l'Assemblée nationale (23 avril 1848) en même temps que son ami Edgar Quinet, député de l'Ain.

Sa candidature avait été fortement soutenue par "plusieurs électeurs du 4e arrondissement"contre celle du député sortant Verne de Bachelard. Dans le tract rédigé par ces citoyens républicains, il était dit que :

" Soutenir Monsieur Verne de Bachelard, intrépide soutien du Ministère, c'est s'associer à ceux qui, par des concessions humiliantes, ne rougissent pas de compromettre l'honneur national et l'intégrité du territoire ; c'est demander un commencement de gouvernement absolu, les lois d'apanage, les dotations princières, la création d'une nouvelle aristocratie. - Le repousser, c'est demander la dignité de la France en face de l'étranger, l'économie dans les finances et le maintien de la liberté selon la charte.
En conséquence, nous vous proposons de remplacer Monsieur Verne de Chatelard, à qui sa santé ne permet de prendre part aux travaux de la Chambre que pour servir le Ministère par un vote complaisant, par Monsieur Lortet, médecin et propriétaire à Oullins.
Monsieur Lortet est un homme indépendant et fermement attaché aux principes de la liberté ; simple dans ses habitudes, pur dans ses moeurs. Celui-là, s'il était investi de la confiance des électeurs, ne voterait jamais que dans l'intérêt du pays et non dans un intérêt particulier. Celui-là ne promettrait pas des places, des bureaux de tabac à ceux qui n'y ont pas droit ; il ne demanderait pas la croix d'honneur pour ceux qui n'ont rien fait pour la patrie ; mais il demanderait la diminution du budget, le dégrèvement de l'impôt qui accable les contribuables. Celui-là serait fidèle à la cause du peuple. Et pourquoi l'abandonnerait-il ? par cupidité ? il est riche ; il a passé de longues années de sa vie à Lyon, soignant les pauvres avec zèle et désintéressement, portant chez les malheureux les remèdes qu'ils ne pouvaient acheter et devaient leur rendre la vie, la santé. Demandez aux habitants pauvres des quartiers de Saint-Paul et de Saint-Jean, à Lyon, tout le bien qu'il a fait. Si ceux-là étaient électeurs, Monsieur Lortet serait sans nul doute celui qu'ils chargeraient de défendre les intérêts politiques du peuple.
L'ambition lui fera-t-elle abandonner la cause qu'il a servie toute sa vie ? Mais il ne recherche ni dignités ni honneurs ; plein de simplicité, ses vêtements sont les nôtres. Il parcourt la campagne à pied. Éloigné des plaisirs bruyants, homme de science et de travail, il passe ses veilles à étudier encore les moyens d'être utile à l'humanité. Voilà l'homme que nous vous proposons de choisir pour mandataire ; voilà celui qui travaillerait pour le peuple, qui voterait pour la dignité, pour l'indépendance du pays. "

Une fois élu, il monte à Paris à pied, mais c'est pour démissionner peu après (6 juin 1848) avec le pressentiment que la République ne durera pas (lire l'histoire mouvementée mais fondamentale de la Seconde République, et en particulier le chapitre sur "l'impossible République sociale" pour comprendre pourquoi le Dr Lortet, républicain radical, a démissionné si vite).

Il revient à Lyon et fonde une loge tournée vers la politique : "les Amis de l'Homme". Bientôt désabusé, il fait définitivement retraite de la politique.
"Pierre Lortet se retira dans sa propriété de la Cadière, où le maréchal de Castellane eut le bon goût de respecter son repos (il était fiché et surveillé par la police) et il se consacra entièrement à la littérature, à la science, aux œuvres philosophiques." (Magnin)

"Chez lui l'intelligence était au niveau du coeur" dira de lui au lendemain de sa mort Joseph Fournet, professeur de géologie à la Faculté des Sciences et collègue de l'Académie de Lyon, dont on pourra lire ici l'éloge qu'il publia dans le Courrier de Lyon.
On a pu trouver aussi dans un autre journal lyonnais daté du 21 février 1881, sous la plume d'un certain "Ixe” (!), une bienveillante biographie intitulée "à propos d'un buste". Ce buste est reproduit ci-dessous avec l'aimable autorisation du Musée des Beaux-Arts de Lyon...


Buste de Pierre Lortet sculpté par Etienne Pagny 
Cliché Alain Basset / Musée des Beaux-Arts de Lyon


pierre tombale du Dr Pierre Lortet et de ses enfants, 
au cimetière d'Oullins






Signature autographe du Dr Pierre Lortet


CLEMENCE LORTET








Sources principales : "Notice sur Madame Lortet, membre de la Société Linnéenne de Lyon", écrite par Georges Roffavier* en 1835
"Mme Lortet, botaniste", par Aimé Vingtrinier**, 1896.

* botaniste lyonnais (1775 / 1866), membre de la Société Linnéenne, qu'il créa avec Clémence Lortet et quelques autres
** imprimeur lyonnais (1812-1903), écrivain et historien amateur

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Née le 17 septembre 1772 à Lyon et morte à Oullins le 15 avril 1835.
Ses parents : Pierre Richard, grenadier en garnison à Lille durant la Guerre de Sept ans *, né également à Lyon (mort en 1815), et Jeanne Gondret (morte en 1826).

* 1756 / 1763. La France de Louis XV et l'Autriche de Marie-Thérèse sont face à la Prusse de Frédéric II et à l'Angleterre de Georges II et William Pitt. Cette guerre se déroule non seulement en Europe, mais aussi en Amérique, en Inde et sur les mers. Elle est considérée comme la première guerre mondiale par certains historiens. La France y perd le Canada et l'Inde au traité de Paris.

Pierre Richard, arrivé en garnison à Lille en 1757, suit des cours de mathématiques, géométrie et mécanique par goût des sciences exactes Il y réussit si bien qu'il devient "le professeur d'un grand nombre d'officiers". Il quitte l'armée en 1767, s'installe à Lyon et est bientôt à la tête du plus important atelier de chinage de la soie de la ville. Il se marie en 1770. Le couple n'a qu'un enfant, Clémence. Son intelligence s'avère exceptionnelle, mais elle est de constitution délicate. Aussi son père s'en occupe-t-il de près et devient presque son seul maître. Il lui enseigne tout ce qu'il connaît. Selon l'un de ses biographes, il en fait "une femme virile comme une Romaine, une érudite comme un membre de l'Institut". (Aimé Vingtrinier, "madame Lortet botaniste").

En 1789, Pierre Richard devient propriétaire à Oullins, d'un vaste domaine et d'une demeure de style florentin, "la Cadière", qui passera à sa mort, en 1835, dans la famille Lortet, et sera vendue en 1839. Cette maison existe toujours et une partie est inscrite à l'inventaire des monuments historiques. La voici, photographiée par Leberecht ou Louis Lortet vers 1880, et dans son état actuel :




En 1791, en pleine tourmente révolutionnaire, à 19 ans, Clémence épouse en effet Pierre Lortet (ou Jean Pierre), trésorier-payeur du Rhône né à Lyon en 1756 et fils de Pierre Lortet, aubergiste décédé le 13 novembre 1788 (voir l'article "les Amants d'Irigny"). Elle met au monde l'année suivante un garçon, qu'elle prénomme également Pierre.
Le couple habite une fabuleuse maison de quatre étages, avec souterrains, cachots et oubliettes - "la Pilata" - construite par des artistes italiens en 1640 et acquise par la famille Lortet en 1763 (maison sise au pied de Fourvière, 4 montée St-Barthélémy). Le fils de Clémence la vendra en 1837 à une fondation Mariste qui construira une école sur la propriété tout en conservant une partie des murs. Les galeries et souterrains ont été récemment murés pour raison de sécurité.

Durant le siège de Lyon*, Clémence multiplie les actes de courage en secourant des blessés, en obtenant des grâces pour des prisonniers, en cachant, au péril de sa vie, des fugitifs dans les souterrains de la Pilata. Elle déploie ensuite le même dévouement au côté des Républicains pendant la période thermidorienne.

Mais dans le même temps, sa santé s'altére. Après plusieurs années d'auto-médication, elle consulte le botaniste Jean-Emmanuel Gilibert, maître de Roffavier, fondateur du Jardin des Plantes de Lyon et maire de la ville durant quelques mois de tourmentes, en 1793. Celui-ci lui dit "vous n'avez pas besoin de médicaments ; il vous faut deux choses : exercer vos jambes et occuper votre tête. Vous avez un jardin, cultivez-y des plantes ; venez à mes leçons de botanique, là vous apprendrez à les connaître".

* le siège de Lyon dura du 9 août au 9 octobre 1793. Une armée issue de l'armée des Alpes, dirigée par Kellerman, tente de reprendre la ville insurgée contre la Convention nationale. Après la capitulation, la ville change de nom et devient "Ville-Affranchie", les murailles de la ville et les maisons des royalistes sont détruites, des tribunaux révolutionnaires font guillotiner ou fusiller près de deux mille personnes jugées contre-révolutionnaires. Lyon retrouve son nom l'année suivante, le 9 octobre 1794.



Le siège de Lyon

A partir de 1803, Clémence commence à consigner ses découvertes et retrouve du même coup la santé. Elle devient capable de parcourir une trentaine de kilomètres par jour pour herboriser à partir de la maison de son père, la Cadière, à Oullins. Elle emmène dans ses promenades son fils unique Pierre, né le 3 juin 1792. Pour conserver le souvenir de ses pérégrinations, elle prend des notes, qui seront rassemblées en un recueil des "Promenades botaniques autour de Lyon". On s'accorde à dire que c'est en très grande partie à son travail que l'on doit le "Calendrier de Flore" signé par Gilibert, qui, dans son introduction, ne tarit pas d'éloges sur Clémence  :

"… Pour former un Calendrier de Flore exact et vraiment utile, il faut 1° cueillir les espèces dans leur lieu natal ; 2° saisir, autant que possible, les premiers moments de l’épanouissement des corolles.
Pour l’obtenir, les herborisations doivent être très répétées. Linné ne pouvait, vu la multitude des devoirs qu’il avait à remplir, assez multiplier les excursions botaniques pour dresser sur les lieux propres à chaque espèce son Calendrier. Nous aurions été dans la même impossibilité par les mêmes causes, sans le zèle d’une Dame passionnée pour la botanique, Madame Lortet. 
Depuis cinq années, elle n’a presque pas laissé échapper une seule semaine sans herboriser deux ou trois fois, jusqu’à trois lieues autour de Lyon. Ses courses sur nos hautes montagnes éloignées de la ville de cinq à huit lieues ont été assez fréquentes pour offrir chaque année ce très grand nombre d’espèces lyonnaises. On peut même ajouter qu’elle seule, pendant cinq années, a fourni à nos leçons, trois fois par semaine, toutes les plantes indigènes que nous avons démontrées, et, ce qui est plus extraordinaire, comme la langue et les principes de Linné lui sont très familiers, en nous remettant pour chaque leçon les fruits de ses herborisations, le très grand nombre d’espèces se trouvait bien dénommé et déterminé, suivant la rigueur des méthodes.
Ayant concerté ensemble le plan de notre Calendrier de Flore, nous avons fait, chacun de notre côté, nos annotations sur le premier moment de la floraison pour chaque espèce : moi, autour de ma campagne (la Carrette) située sur le coteau oriental du Rhône, à une demi-lieue de la ville ; elle, autour de celle de son père (la Cadière), située sur la rive gauche de la rivière d’Oullins."

Curieuse de tout, elle suit, de 1806 à 1810, des cours d'astronomie, de physique et de chimie ainsi que de latin, et en transmet le contenu à son fils. Élargissant peu à peu son champ d'investigations botaniques, elle parcourt en 1810, avec son fils et l'abbé Gaspard Dejean, directeur du Jardin botanique de Lyon, les montagnes de Chartreuse, de Bourg-d'Oisans et du Mont-de-Lans.

Lors d'un voyage à Paris en 1811, où elle accompagne son fils qui va y entreprendre des études de médecine, elle prend contact avec les grands botanistes de l'époque : de Jussieu (né à Lyon), Thouin, de Bonpland (qui lui fit rencontrer l'impératrice Joséphine à la Malmaison). Puis elle reprend ses randonnées botaniques. En 1817, elle est sur le Grand Colombier, dans le Bugey, avec Roffavier. En 1820, elle est au Pilat avec Balbis, Aunier et Roffavier.

Il faut avoir à l'esprit qu'à cette époque, la botanique est au coeur des sciences, fondant toutes les recherches, motivant toutes les expéditions lointaines, cristallisant tous les débats, en particulier celui sur le classement du vivant, d'où émergera quelques années plus tard la fameuse théorie sur l'évolution des espèces de Charles Darwin ("De l'origine des espèces", 1859). On comprend alors mieux la passion qui anima Clémence, esprit formé à l'observation scientifique, et l'incroyable énergie physique qu'elle mettra dans ses excursions.

Une autre remarque : ni la Révolution et encore moins le code civil napoléonien n'avaient donné aux femmes la moindre égalité d'instruction avec les hommes. Et il faudra attendre 1861 pour que Julie-Victoire Daubié obtienne, de très haute lutte, la possibilité de passer le bac, puis une licence de lettres. Comment, dans ces conditions, Clémence réussit-elle à s'immiscer dans le cercle des hommes de sciences de son époque, c'est un mystère. On trouve en effet cette remarque sur le site du CTHS (Comité des travaux historiques et scientifiques) : " Elle a enfreint l'interdit fait aux femmes de faire des sciences, mais elle n'a pu le lever ".

Or en 1822, elle devient précisément correspondante de la Société Linnéenne * de Paris, puis prend l'initiative d'en créer une à Lyon avec son fils, Roffavier et quelques autres scientifiques, dont Jean-Baptiste Balbis, qui avait été nommé directeur du Jardin des Plantes en 1819 et qui est le premier président de la société Linnéenne de Lyon.

Elle a 51 ans quand son mari meurt, l'année suivante, le 16 octobre 1823, d'une longue maladie.

Carl von Linné par Per Krafft
Carl von Linné

* Carl von Linné est un célèbre botaniste, zoologiste et médecin du roi suédois (1707 / 1778) qui eut une énorme influence sur le monde scientifique de son époque. Il est l'auteur d'une classification universelle des espèces, et surtout des plantes, dite binominale, qui est encore utilisée de nos jours. On lira avec intérêt un article critique de l'histoire de Linné et du linnéisme.
De nombreuses sociétés linnéennes existent encore actuellement, dont la Société Linnéenne de Lyon, d'utilité publique depuis 1937 et forte de mille membres, répartis en 6 sections : générale (qui regroupe biologie, archéologie, préhistoire et anthropologie), sciences de la terre, botanique, mycologie, entomologie, et jardins alpins (chers à Joannie qui mit naguère ses talents de biologiste au service de la Chanoussia, le jardin alpin du col du Petit-Saint-Bernard).

Le siège de la Linnéenne est au 3ème étage du bâtiment municipal du 6ème arrondissement (33 rue Bossuet). La société organise chaque année une grande exposition de sciences naturelles où la mycologique occupe une place importante.

À noter que dans ce même 6ème arrondissement, la bibliothèque municipale a été appelée Clémence-Lortet.

Le jardin botanique d'Uppsala (Hortus Upsaliensis) à l'époque de Linné
Le jardin de Linné à Uppsala, autrefois et aujourd'hui

Linnée boréale, Linnaea borealis, fleur discrète de Laponie dont Linné avait fait son emblème

La linnée boreale (Linnaea borealis) dont Linné avait fait son emblème

A noter pour l'anecdote que Linné a inventé le principe de la culture des perles dans une petite rivière d'Uppsala, la Fyris. Il vendit le brevet de cette découverte à un homme... qui n'en fit rien, mais les Japonais développeront la technique à partir de 1900, après l'avoir redécouverte dans ses ouvrages.
En 1735 et 1738, Linné visite la France où il rencontre Bernard de Jussieu et Claude Richard, jardinier du Roi et membre d'une impressionnante lignée de botanistes.

En 1826, Clémence part avec son ami Roffavier herboriser au Mont-Cenis. "un mois fut employé à faire ce voyage" et, quoique étant allée jusqu'à Suse, elle résiste au désir de Roffavier d'en profiter pour visiter Turin "j'aime mieux, disait-elle, passer quelques jours de plus autour des rochers et des glaciers que de me promener sur les pavés des rues et voir des maisons". (Certains prétendront qu'il y a là la marque d'un gène qu'elle a transmis à sa lointaine descendance !). Le butin de ce voyage fut un herbier de 226 pièces, conservées séparément par la Linnéenne, à côté de trois grands autres dont elle fait don à la Société.

En 1827, elle se rend en Allemagne pour le mariage de son fils avec Johanette Müller, fille d'un bourgeois de Darmstadt. Elle en profite pour herboriser dans les environs de Darmstadt et de Heidelberg, ainsi que tout au long de son voyage de retour, qu'elle fera à pied avec son fils, sa belle-fille et Roffavier, à travers la Suisse et la vallée de Chamonix.

L'année suivante, pour se consoler du départ de son fils, elle fait un voyage en Auvergne et Limagne, toujours avec Roffavier. Ensemble, ils gravissent le Puy-de-Dôme et le Mont-d'Or. En été 1830, ils gravissent le Salève et sont dans les environs de Genève où Clémence tente de convaincre Nicolas-Charles Seringe, professeur de botanique de grande réputation, enseignant genevois, mais né en France, de prendre la suite de Balbis à la tête du Jardin des Plantes de Lyon, fondé par Gilibert en 1796 (initialement sur les pentes de la Croix-Rousse, avant d'être recréé et inclus dans le projet du parc de la Tête d'Or, en 1859).

Nicolas-Charles Seringe

Sa force de conviction et son entregent à la mairie de Lyon firent qu'elle parvint à ses fins après plusieurs jours de siège et deux lettres portées par Roffavier, tandis qu'elle est revenue à Lyon. Seringe restera directeur du Jardin des Plantes de 1830 à sa mort, en 1858, et son enseignement eut une grande importance pour la communauté botanique.



Borne / portrait de Clémence Lortet que l'on a pu voir
lors d'une exposition temporaire au parc de la Tête d'Or, à Lyon

D'après certaines notes, elle serait également allée en Normandie et en Provence.

Quelques années plus tard, en 1833, elle conduit sa belle-fille à Aix-les-Bains où les médecins l'envoient "prendre les eaux". Bien sûr, Clémence herborise pendant ce temps-là. Elle en profite aussi pour visiter Chambéry et Annecy.

A partir de 1835, sa santé décline et elle se replie sur les sites proches qu'elle connaît si bien : le Pilat, le vallon d'Oullins. Elle s'éteint à la Cadière, le 15 avril, victime d'une tympanite aiguë.

Signature autographe de Clémence Lortet


Roffavier, son ami et compagnon de vingt années d'herborisation dira d'elle que c'était "la meilleure des filles, des mères, des femmes, des amies" et qu'elle "unissait l'amabilité de la femme, aux connaissances, à la raison et au courage de l'homme" !
NB. Georges Roffavier légua en 1864 toutes ses collections, herbiers et bibliothèques à Louis Lortet. 


Pierre tombale de Clémence Lortet au cimetière d'Oullins


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L'historien Jules Michelet, grand ami de son fils Pierre et qui passa une soirée à la Pilata le 19 mars 1830, a fait le portrait de Clémence dans son ouvrage "La Femme" (1860, livre III, § 5).
Voici, en guise d'épilogue cette "Histoire de Madame Lortet" :

" Tout le monde connaît à Lyon mon bon et savant ami le docteur Lortet, le plus riche cœur de la terre pour l'énergie dans le bien. Sa mère, au fond, en est cause. Tel il est, tel elle le fit. Cette dame est restée en légende pour la science et la charité.

Le père de madame Lortet, Richard, ouvrier de Lyon, grenadier, et qui ne fut rien autre chose, s'avisa au régiment, d'apprendre les mathématiques, et bientôt en donna des leçons à ses officiers et à tous. Rentré à Lyon et marié, il donna à sa fille cette éducation. Elle commença justement, comme les bambins de Frœbel *, par une étude qui charme les enfants, la géométrie (l'arithmétique, au contraire, les fatigue extrêmement). Femme d'un industriel, vivant en plein monde ouvrier, dans les convulsions de Lyon, elle se hasarda pour tous, sauvant tantôt des royalistes et tantôt des jacobins, forçant intrépidement la porte des autorités et leur arrachant des grâces.

On sait l'épuisement terrible qui suivit ces agitations. Vers 1800, il semblait que le monde défaillît. Senancour ** écrivit son livre désespéré "de l'Amour", et Grainville *** "le Dernier Homme". Mme Lortet elle-même, quel que fût son grand courage, sur tant de ruines, faiblit. Une maladie nerveuse la prit. Le très habile Gilibert qu'elle consulta, lui dit : "Vous n'avez rien. Demain, avec votre enfant, vous irez, aux portes de Lyon, me cueillir telle et telle plante. Rien de plus". Elle ne pouvait pas marcher, le fit à grand peine. Le surlendemain, autres plantes, qu'il l'envoya cueillir à un quart de lieue. Chaque jour, il augmentait. Avant un an, la malade devenue botaniste, avec son garçon de douze ans, faisait ses huit lieues par jour.

Elle apprit le latin pour lire les botanistes et pour enseigner son fils. Pour lui encore, elle suivait des cours de chimie, d'astronomie et de physique. Elle le prépara aux études médicales, l'envoya étudier à Paris et en Allemagne. Elle en fut bien récompensée. D'un même cœur, le fils et la mère, à toutes les batailles de Lyon, pansèrent, cachèrent, sauvèrent des blessés de tous les partis. Elle fut en tout associée à la générosité aventureuse du jeune docteur. Si elle eût vécu avec lui dans un grand centre médical, elle aurait étendu de ce côté ses études, elle les aurait moins circonscrites à la botanique. Elle fut l'herboriste des pauvres. Elle en aurait été le médecin."

* contemporain de Clémence inventeur des jardins d'enfant
** autre contemporain, écrivain préromantique et mélancolique très influencé par Rousseau
*** ecclésiastique et écrivain au destin tragique, né au Havre en 1746 : il se suicida en se jetant dans la Somme en hiver 1805



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Le nom de Clémence Lortet a été donné à la nouvelle bibliothèque du 6e arrondissement de Lyon, 33 rue Bossuet, qui a ouvert le 6 juin 2017.
Sa décoration a été confiée sur concours à Laura Oliviéri, étudiante aux Beaux-Arts, qui a choisi des motifs faisant référence à son histoire : les montagnes qu'elle parcourait, les serres qui lui servaient de laboratoire.
La bibliothèque Clémence Lortet se trouve juste à côté du siège de la Société linnéenne.